Chaleur – Chapitre 1

Comme je vous l’avais annoncé sur la page Facebook du blog, voici donc la première looongue histoire. J’essaierais de publier un chapitre par semaine, comme une série en quelque sorte. En espérant que ce système de publication vous tiendra en haleine !

Bonne lecture !

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Chaleur – Chapitre 1

Jamais la température de l’eau cristalline de la piscine n’a été aussi élevée. La canicule s’est abattue depuis trois jours sur la France entière. La chaleur donne un rythme ralenti aux vacances. L’imposante bâtisse provençale nous préserve aux heures les plus chaudes de la journée. Dans le jardin, l’herbe est jaune, marron, vidée de toute eau, elle craque sous nos pieds et formerait un brasier instantanément si on l’enflammait. Les pins, eux, restent verts. Leur ombre est salvatrice et, associée à la pierre blanche autour de la piscine, nous permet de nous rafraichir tout en profitant de la lumière puissante du soleil d’août. Une bonne limonade inondée de glaçon et accompagnée d’une tranche de citron vert, sirotée sous la pergola au toit de glycine enivrante, pourrait aussi faire l’affaire pour supporter les températures record – du jamais vu, on a atteint les 43°C hier après-midi. Dans ces conditions, impensable de se rendre à la mer entre 10 et 18h. On profite du sable encore brulant au coucher du soleil uniquement, ce qui n’enlève rien au charme des plages varoises.
Ma sœur a fait une acquisition parfaite avec cette splendide maison de vacances à quelques minutes de la Méditerranée. Elle nous y accueille chaque année quelques semaines en été. Ainsi, l’air marin et le soleil cristallin dorent nos peaux, la fraîcheur des vielles pierres nous offre des siestes reposantes, et toute la famille se crée des souvenirs mémorables, notamment les enfants qui sont ravis de profiter de leurs cousins. Ils partagent ensemble les jeux d’eau au milieu de la journée, les réveils à midi, les siestes sous les arbres fruitiers, les châteaux de sable dignes des grands architectes, et surtout les soirées interminables à se raconter des histoires enfantines et adolescentes, de celles qui font grandir, parfois sous une tente plantée à la va vite dans le jardin, parfois même juste à la belle étoile, les doigts levés vers l’obscurité du ciel pour indiquer telle constellation ou telle étoile filante porteuse d’espoir fou… Je crois que c’est ce que je préfère en été, les regarder devenir plus grands, tout doucement mais si vite. C’est toujours en septembre, de retour à la maison, pris dans le rythme fou d’une rentrée trop brusque, qu’on réalise qu’une année de plus est passée et qu’eux aussi ont vieillis. En remettant les habits d’automne, on doit tirer sur les manches pour rentrer dans les pulls et on se rend compte qu’ils ont pris cinq centimètres – et en découvrant qu’ils veulent désormais choisir seuls leur look pour la journée, on comprend que seuls ne comptent pas les centimètres…
« Clarisse ! C’est toi qui as encore pris ma crème solaire ? – Oh maman ! Arrête un peu d’éparpiller tes affaires et de m’accuser ! ». Clarisse illumine le bord de la piscine. Depuis quelques années, elle n’a plus l’âge de se balader avec la seule culotte du maillot de bain. C’est l’été de ses seize ans. Chaque année je me dis qu’elle entre dans son plus bel âge. Et cette année c’est particulièrement vrai. Son teint n’est pas encore noir mais seulement doré, à peine croqué par les rayons, mais ses cheveux ont déjà pris de beaux reflets auburn. Elle a les formes d’une jeune fille, le ventre plat, la poitrine rebondie, la peau douce à crever. Les garçons et les hommes l’observent avec insistance lorsqu’elle sort de l’eau sur la plage. Mais je ne m’inquiète pas pour elle. Elle sait déjà la puissance de ses charmes et comment ne pas en user à outrance. Solène, ma sœur, est choquée que je la laisse défaire le nœud de son maillot lorsqu’elle s’allonge sur le ventre pour bronzer. Solène est trop coincée. Elle se fait du souci pour Clarisse en permanence. « Marraine, donne sa crème à maman, elle doit être dans son sac, avec tous ses bouquins ! », lui hurle ma fille.

Une semaine que nous sommes descendus à Bandol déjà. Je suis partie avec Clarisse et Emma, sa meilleure amie, ainsi qu’avec Aubain, mon plus jeune fils de six ans. Dieu merci les filles adorent s’en occuper, cela me permet de profiter entièrement de mes grasses matinées et du rosé qui coule à flot et berce mes siestes. Aubain est adorable mais il demande beaucoup d’énergie. Son hyperactivité, qui va de pair avec une personnalité très affirmée, nécessite qu’il soit occupé en permanence. Et un simple coloriage ne lui suffit pas. Jeux de société pour l’interaction et la stratégie, sports (collectifs de préférence) et activités physiques en tous genres pour se dépenser, musées, lectures, culture pour faire bouillonner sa soif de découverte, sa réflexion et sa créativité, jamais deux fois la même activité d’un jour à l’autre ou vous le lasserez… J’ai toujours insisté pour que cette « différence » lui soit présenter comme une force : dans notre famille bien sûr, mais également dans les institutions qui l’ont accueillis qu’elles soient médicales, éducatives ou péri-scolaire. Il l’a intégré et cela en fait un enfant très dynamique mais surtout vif, curieux et assoiffé de nouveautés. « Léo, Léo ! Regarde ce lézard que j’ai attrapé ! Il est vert, il brille ! Celui d’hier était marron, pourquoi ils ont des couleurs différentes ? C’est pas la même  » ispèce  » ? Peut-être il a mangé trop d’herbe c’ui-là ?! ». Ses questions sont d’ordre philosophique parfois…
La maison, vieux mas de bord de mer, est divisée en deux ailes. La première est consacrée aux enfants avec un grand dortoir et quelques chambres doubles ou individuelles pour les plus grands d’entre eux. Une d’elle accueillera notamment Jules, mon aîné, et son copain Gabin, qui arrivent demain soir, après une semaine entre potes à l’océan. La seconde aile est celle des adultes, que l’on partage ma sœur, son compagnon Cédric, et moi, avec un couple d’amis à eux, Paul et Julie. Depuis que nous sommes séparés avec André, le père de mes enfants, j’ai ma chambre attitrée. Tout au bout d’un couloir, elle n’est pas la plus grande mais a la plus belle vue et, sacrosaint Graal, une petite terrasse ombragée par les pins parasols du jardin. J’occupe cette chambre seule depuis cinq ans. J’ai eu des aventures mais je veux que ça soit sérieux avant de présenter un homme aux enfants. Et ça n’a pas été le cas pour le moment. André et moi sommes encore très proches, et il devrait d’ailleurs passer quelques jours avec nous d’ici la fin de la semaine. Nous passons encore les fêtes de Noël et les anniversaires en famille. Nous nous sommes quittés en très bons termes. On s’est simplement rendus compte, un matin, que nous étions des amis et non plus mari et femme, et qu’il fallait clarifier la situation. Nous ne nous sommes jamais vraiment disputés. Aujourd’hui nous sommes particulièrement complices. Cela fait du bien de sentir, de temps en temps, un baiser tendre sur l’épaule, une caresse volée, et de savoir que tout ce que l’on a construit ensemble n’est pas détruit et piétiné comme c’est trop souvent le cas. On peut se remémorer les bons moments ensemble. Quoi qu’il en soit, j’occupe ma superbe chambre seule et cela me va très bien. Mais quand je n’y suis pas, Aubain n’hésite pas à en profiter, et il a bien raison. « Cââââliiiin !!! », hurle-t-il en se jetant sur moi, trempé d’une longue baignade avec ses cousins, Léo et Antoine. « Mon cœur, maman était presque endormie… – Presque ! C’est pas complétement, j’arrive pile avant que tu t’endormes ! ». Je le serre dans mes bras à l’étouffer, la fraîcheur des gouttes qu’il répand sur moi me fait un bien fou. « Maman, je meurs ! – Tu meurs d’amour mon fils ! ». Il réussit à échapper à mon étreinte maternelle et se sauve en courant dans l’herbe craquante, à la recherche d’une nouvelle bêtise, bataille d’eau au milieu du salon ou autres fruits à ramasser en grimpant à une échelle bancale.

L’été est ma saison préférée. Je suis complétement épanouie par mon boulot entendons-nous bien. Je suis chef à domicile, j’ai la chance d’avoir fait d’une passion un travail. Mais mon travail est très prenant, comme la plupart des jobs où l’on est son propre patron. Je suis assez libre en journées, que j’occupe à travailler ma comm’ et mon image, mais mes soirées et weekends sont souvent remplis. Les vacances d’été sont pour moi l’occasion de rattraper pas mal de temps perdus avec mes trois enfants et ma famille. Je fais de mon mieux pour qu’aucun d’eux ne se sentent délaissé, et je ne crois pas qu’ils en souffrent. Mais se couper complétement du rythme effréné du quotidien pendant un mois et demi est essentiel pour chacun d’entre nous. Ce soir, c’est cinéma en plein air pour toute la troupe. La séance est à 22h alors on va manger plus tôt que d’habitude pour ne pas rater le début du film. La fin de l’après-midi approchant, je me lève difficilement de mon transat et vais prendre une douche rafraichissante avant de rejoindre Clarisse dans la cuisine. J’ai transmis ma passion à mes deux plus grands enfants, et Aubain commence déjà à mettre lui aussi, littéralement, la main à la pâte. Ce qui a de nombreux avantages, tel que celui de ne pas cuisiner en vacances. Clarisse aime cuisiner les légumes et les desserts, Jules excelle dans la cuisson des viandes et des plats en sauces. Mais ce soir ce sera du vite fait : une petite plancha avec des viandes et des poivrons grillés, melon et brugnons locaux pour tout le monde en dessert. Après un repas comme d’habitude très convivial, on se met tous en route pour le terrain de foot du village, où sera projeté le film. La route ne nous prend pas plus de quinze minutes mais qu’elles sont agréables… La chaleur reste là, même au cœur de la nuit et le chant des cigales ne s’éteint pas. On les entend donc nous guider, alliées avec les étoiles qui s’allument une à une comme un fil tissé sur notre chemin. Les moustiques sortent peu à peu, depuis une bonne heure déjà, et sont prêts à en découdre malgré le spray à la citronnelle dont j’ai aspergé tout le monde avant de partir. Par certains endroits, si l’on passe à proximité d’un champ de canne à sucre, ils nous assaillent en essaim. Mais la protection naturelle que j’ai imposée à toute la famille porte ses fruits, une ou deux piqures sont bien sûr à déclarer, mais personne n’a été la cible d’un assaut indomptable. Le terrain de foot se dessine au loin, nous sommes réunis sur la route par quelques voisins connus de près ou de loin qui se rendent aussi à la soirée cinéma. Nous arrivons à temps pour installer les enfants aux dernières places des premiers rangs. Pour les adultes, ce sera visionnage depuis la buvette.

Le bar installé pour l’occasion est rempli de parents comme nous cinq et de quelques jeunes d’une petite vingtaine d’années, probablement en vacances dans le coin et à la recherche d’animations. J’ai le temps d’acheter du pop-corn aux enfants, ce qui aura pour effet d’accrocher un sourire immense sur leurs minois. Je commande un pichet de rosé pour tout le monde. « Il ne suffira pas ! », me lance Cédric. Va pour un deuxième, nous sommes à pied après tout. Tandis que ma sœur et Julie débutent une conversation passionnante sur la texture idéale d’une chantilly, Cédric et Paul, pas vraiment emballés par le sujet, s’amusent à commenter les tenues des jeunes filles.
« Ce mini short est totalement indécent…, soupire Paul, sans que l’on puisse déterminer si cette vision l’enchante ou le désole.
– Indé-craquant tu veux dire ! Regarde ses fesses, elle peut bien porter ce qu’elle veut avec ce derrière !
– Cédric, elle a à peine l’âge de ta nièce, s’offusque ma sœur.
– Solène enfin, cette nana a au moins vingt ans ! Clarisse n’a que seize ans, je lui réponds.
– Ouais, seize ans, vingt ans, peu importe. Que Cédric mate d’autres filles quand elles sont pas mal, ça ne me dérange pas trop, encore que, mais lorsqu’elles sont si jeunes, ça ne me plaît pas. Ca me gênerais de savoir que des hommes parlent comme ça de mes enfants…
– Oooh voyons chérie, tu n’exagères pas un peu ? On ne dit rien de mal, et tu sais bien que ce ne sont que des commentaires…, râle son homme.
– Mais elle serait mal à l’aise d’entendre ça je suis sûre !
– Solène, lui dis-je, elle sait probablement à quoi s’attendre si elle se balade avec ce bout de tissu qui ne laisse planer aucun mystère.
– Alors toi ça ne te choque pas ces remarques sur le cul d’une gamine qui pourrait être ta fille ? Nous les femmes, on ne se permettrait pas de commenter les petits minets de cette façon, ce serait super mal vu je suis sûre…
– Ahahah ! Laisse-moi rire ! Julie ne se gêne pas pour donner des coups d’œil insistants aux bandes de gamins tout bronzés qui font des volley sur la plage en exhibant leurs tablettes de chocolat !, s’écrie Paul en rigolant.
– Mais bien sûr chérie, rétorque Cédric, aujourd’hui les cougars ça courent les rues ! ».
Julie paraît un peu gênée mais prends part au débat : « Oui, ce serait mentir que de dire que quand je sors entre filles on ne commente pas les physiques et les tenues des mecs d’une vingtaine d’années…
– Ah bon ?, s’étonne ma sœur. Mais moi je me sentirais mal à l’aise de faire ça… C’est parce que vous n’avez pas d’enfants ça !
– Ahahah ! Ça n’a rien à voir ma Soso, je m’exclame. J’ai trois enfants, fille et garçons, et je ne me gêne pas pour mater et délibérer sur les beaux gosses de vingt ans avec mes copines ! C’est vital, d’autant plus maintenant qu’André et moi sommes séparés ! Et franchement, ne t’inquiète pas pour eux, ils savent très bien ce qu’ils provoquent chez les vieux et vieilles comme nous !
– Tout à fait d’accord !, répondent en cœur Cédric et Paul. »
Un entracte au milieu du film nous coupe dans nos échanges. Les enfants rappliquent pour réclamer des barbes à papa. « Une pour deux alors, vous avez déjà dévoré les pop-corn ! ». Dix minutes plus tard, le film reprend. Deux pichets de rosé se retrouvent à nouveau sur notre table. Solène se rapproche de moi, laissant nos amis et son mari profiter d’un moment très drôle du film.
« Quand même Célie – mon petit surnom, je m’appelle Cécile – ton fils a vingt-et-un ans. Imagine qu’il te ramène une femme de 43 ans comme toi, comment tu réagirais ?
– Enfin Solène, je ne te parle pas d’être en couple avec un gamin, ni même d’avoir une aventure avec lui d’ailleurs. On peut regarder le menu sans consommer comme on dit !
– Mouais… Je persiste à trouver ça malsain quand même…
– Soso, j’ai connu peu d’hommes avant André, et il avait dix ans de plus que moi. Quand on s’est séparés, il avait de la bedaine depuis un moment ! Alors oui j’adorais ça… Mais c’est normal de fantasmer un peu sur des corps jeunes, fermes, musclés, tout bronzés ! Il n’y a rien de mal à ça… En plus on en plaisante entre nous. Il ne me viendrait pas à l’idée d’alpaguer un jeune dans la rue pour lui dire  » Eh ! T’as un sacré petit cul ! Tu me laisse y mettre une petite claque ? « , je m’exclame en riant.
– Arf je ne sais pas… Non mais je comprends en effet. Mais moi je n’ai pas besoin de ça je crois. »

Je suis de deux ans seulement son ainée mais ma sœur a toujours été la plus raisonnable. Jamais de débordements, de crise de nerfs, ni d’esclandre. Je n’ai jamais vu ma sœur ivre morte, et il ne m’est arrivé que rarement de la voir éméchée, bien que nous ayons des amis en commun et qu’il nous arrive depuis toujours de fréquenter les mêmes soirées. Elle est assez ouverte au débat mais a des idées arrêtée et parfois presque vieille France sur certains points. Elle m’a très peu soutenue lorsque je suis tombée enceinte d’Aubain à 22 ans, d’un homme que je ne connaissais alors que depuis très peu de temps, à la sortie de mes études et sans emploi fixe. Elle considérait que j’étais parfaitement folle de garder cet enfant. Si aujourd’hui je respecte ses convictions, lorsque nous étions plus jeunes nos différences de caractères et de points de vue nous ont parfois beaucoup éloignées. Peu importe ce qu’elle pense de cette histoire de regarder les petits jeunes après tout. Je trouve ça dommage qu’elle se prive d’un petit plaisir de la vie voilà tout.

Le film prend fin et avec lui nos discussions baignées de rosé. Ce sont les enfants qui nous ramènent à la maison plus que l’inverse ce soir-là. La nuit est bien avancée mais n’a pas fait fuir la chaleur. Arrivés chez nous, je couche Aubain et décide de prendre un bain de minuit. Je laisse les lumières de la piscine éteintes et rentre dans l’eau sans mal – elle est à peine plus fraiche que l’air nocturne. Je fais la planche, admirant les constellations, m’imaginant les histoires qu’elles illustrent. Les grillons profitent eux aussi de la toute relative fraicheur de la nuit et m’offre un concert bourdonnant. Je sors de l’eau et me laisse sécher au léger courant d’air marin avant d’aller me coucher, encore grisée par le rosé.

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A suivre … juste ici !

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