Elle marche dans la nuit

Elle marche dans la nuit. Il fait un froid glacial qui pénètre toutes les couches de vêtements. La bise se faufile sous ses collants, à travers ses gants, par-dessous son bonnet, dans son écharpe. Elle a tellement froid que ses yeux coulent des larmes. Pourtant elle marche dans la nuit glacée et elle aime ça. Son ombre apparaît et disparaît, sur le trottoir orangé, au fil des réverbères. Elle la suit des yeux, qui grandit, s’étale, immense, puis s’évanouit avant de réapparaître comme par magie. Le silence est partout, le froid gèle même le bruit. Ses pas sont silencieux eux aussi. Elle aime lever la tête pour voir si elle peut apercevoir quelques étoiles. Il n’y a rien, la ville lumineuse les a avalées. Le capot des voitures givrées brillent bien plus que le ciel noir. Comme son ombre qui danse, son avancée sous les lampadaires fait étinceler le givre sur les pare-brise. Telle une enfant qui tourne un kaléidoscope, elle regarde ce spectacle les yeux admiratifs. Un chat sort de derrière une poubelle et se faufile à petits pas dans un jardin. Il a un bref regard vers elle, ses yeux transpercent la nuit. Le son sourd d’une voiture lui arrive du bout de la rue. Le véhicule roule doucement et passe tranquillement à sa hauteur, fumant. Elle n’interrompt pas son chemin pour si peu. Parfois, elle croise quelqu’un, une silhouette emmitouflée. Sans dire un mot, une complicité éphémère naît, le lien qui unit ceux qui sont levés quand les autres dorment encore, ceux qui ont froids quand les autres sont au chaud au fond du lit. Pas d’échanges, pas même un regard parfois, mais chacun sait ce que vit celui qui est en face. Elle sait qu’elle n’est pas la seule debout, mais elle sait aussi qu’elle fait partie d’une poignée de personnes qui vit sans le reste du monde. Par-dessus tout, elle aime chercher, sur les façades des grands immeubles et les devantures des maisons, les fenêtres où la lumière est allumée. Elle se demande alors que font ces gens levés au beau milieu de la nuit, comme elle. Elle invente un papa qui berce son bébé en pleurs, une femme insomniaque, des jeunes qui s’amusent, un couple qui se dispute… Au fond peu importe, ils aiment peut-être simplement, comme elle, contempler la ville frigorifiée encore endormie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *