Madeleine

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Madeleine

 

« Papa ! On va être en retard bon sang ! Chloé va me tuer si elle est toute seule là-bas pendant mille ans ! ». Je fais de mon mieux mais être à l’heure n’est pas mon fort. Léa va finir par m’égorger. Quelle idée d’inviter ses copains pour un anniversaire un samedi à 13h. C’est trop tôt ! On sort à peine de table qu’il faut se mettre en route pour la fiesta. Bon, j’ai encore… 5 minutes devant moi pour m’habiller convenablement, retrouver les clés de la voiture, enfiler mes chaussures, descendre les quatre étages, dégivrer le pare-brise, et y aller. Ce timing me permettrait de déposer ma fille avec seulement 15 min de retard. C’est jouable. « Prends les clés de la voiture et va mettre le contact Léa ! ». Si on répartit les tâches, on sera plus efficaces. Je m’active, et on part finalement avec un retard tout à fait respectable.

« – Bon, quel est le programme de cet anniversaire ma belle ?, je demande à Léa. – Ben Louis a dit qu’il y aurait une piñata en forme de Dark Vador et qu’on ferait une chasse au trésor Star Wars ! Et j’espère qu’on va danser aussi parce que Louis il a dit qu’il danserait avec moi. ». Eh oui, ma fille de 8 ans a déjà un amoureux… Et dire que je ne le connais même pas ! Mes horaires décalées ne me permettent pas d’aller récupérer Léa à l’école, c’est toujours Claire qui s’en charge. Elle, elle connaît bien ce petit Louis. Elle ne m’en a dit que du bien alors je ne m’inquiète pas. Mais je veille, il ne s’agit pas que ma princesse s’amourache du premier bad boy venu. « Mouais mais tu sais parfois les garçons ils disent des choses aux filles et après ça sort de leur tête et ils oublient ce qu’ils ont dit… ». Léa n’en a rien à faire de mes conseils de père bienveillant, elle compte bien danser avec ce garçon et il n’a pas intérêt à avoir oublié visiblement…

Nous arrivons à destination. Le temps de se garer, on se dirige vite vers la maison, guidés par une flopée de ballons volants accrochée au portail. Léa est intenable, j’espère que les autres invités ne seront pas si excités sinon bonjour l’ambiance pour les parents qui reçoivent… Elle se jette sur la sonnette et pour être sûre qu’on ne rate pas son arrivée, rajoute également quelques tambourinements sur la porte, au cas où. C’est Chloé qui ouvre la porte. « Léa ! T’es super en retard je suis là depuis hyper longtemps ! ». Ma fille se faufile sans ménagement à l’intérieur en s’excusant auprès de sa copine tandis que je reste pantois devant la porte ouverte. Un papa arrive finalement à ma rencontre. « – Bonjour ! Excusez-nous, il faut courir partout avec tous ces gamins à la maison ! – Bonjour ! Aucun problème, j’imagine que ça doit être prenant ! ». Il m’invite à rentrer et fait les présentations. C’est le papa de Louis, il semble déjà bien éprouvé par les cris des enfants qui jouent au salon. Il me propose un verre ou un café mais je décline sa proposition – je compte bien profiter de cette après-midi sans la petite dernière pour faire pas mal de choses.

Je le remercie donc et après avoir validé l’horaire pour récupérer Léa, je me dirige vers la sortie. C’est à ce moment-là que je l’ai vue. Un escalier descendant de l’étage, que je n’avais pas remarqué en arrivant, débouche dans l’entrée. Elle vient juste de le descendre et apparait dans le couloir, le contre-jour de la porte vitrée lui dessinant un petit halo de lumière autour du corps. Elle est magnifique. Elle affiche ce sourire que je lui connais si bien et qui ne l’a donc pas quittée. Elle a gardé ce port de tête gracieux, fait-elle toujours de la danse ? Je sens le temps se rallonger à mesure que des images passées se bousculent dans mon esprit. Je l’ai reconnue immédiatement. Pas elle, et nous nous retrouvons donc dans cette situation un peu gênante dans laquelle elle sait que je sais qui elle est, mais pas l’inverse. Cela dure un très court instant car elle se reprend et semble me remettre. Je ne veux pas parler, je ne veux pas arrêter ce moment. Son visage est une véritable madeleine de Proust, il ne m’en fallait pas plus.

Alice. Le sourire malicieux d’Alice, le rire sibyllin d’Alice, les yeux verts sans fond d’Alice, la peau de pêche d’Alice, la nuque à l’odeur de bonbon d’Alice, la voix envoutante d’Alice… J’ai de nouveau 17 ans. Je la tiens de nouveau dans mes bras, tous les deux l’un contre l’autre au fond d’un lit. Alice est mon premier amour. De celui qui vous marque pour toujours mais qui est voué à l’échec. Notre histoire a duré deux ans. Je ne peux pas vraiment dire que c’était les plus belles de ma vie mais j’en garde un souvenir nostalgique. L’insouciance, la confiance sans faille qu’on avait l’un pour l’autre, les journées entières à ne faire que parler, refaire le monde et faire l’amour. Se dire des mots passionnés, qui sembleraient ridicules prononcés aujourd’hui devant la personne qu’on aime mais qui sont pourtant si lourds de sens à 16 ans… Alice et moi nous sommes aimés si fort que cela ne pouvait pas durer. On a eu 18 ans, on est partis à la fac dans deux villes différentes. On s’est séparés violemment, comme des adolescents que nous étions. Mais croiser son regard dans ce couloir suffit à me renvoyer à cette époque, il y a une vingtaine d’années.

Nous sommes sortis ensemble au début de l’été. On commençait à peine à se côtoyer, quelques baisers avaient été échangés mais rien de plus, quand une sortie entre potes a été organisée au bord d’un lac pour profiter du soleil et se baigner. A notre arrivée au bord de l’eau, les garçons se sont immédiatement installés, et les filles se sont retirées derrière un buisson pour se changer. Je n’avais jamais eu l’occasion de voir le corps d’Alice sans vêtements. Les filles sont sorties unes à unes, en maillots de bain, se dirigeant vers l’eau. Alice est sortie la dernière. Tous les garçons ont suivi sa silhouette marcher sur l’herbe puis sur la plage et jusqu’au lac. Cette vision-là est pour toujours dans ma mémoire. Son corps était envoutant, des courbes féminines mais musclées, des seins généreux et fermes, des fesses rebondies. Un corps d’adolescente. Les reflets du soleil dans ses cheveux m’avaient ébloui à l’époque. Alice était pleine de grâce, elle dessinait dans l’espace en se déplaçant, féline. On a découvert la sexualité ensemble et ça aussi c’était magique. J’ai fait beaucoup d’envieux parmi mes potes, Alice était désirable et à cet âge-là il en faut peu aux garçons. On passait des heures à écouter des musiques improbables, à moitié nus, dans sa chambre, lorsque ses parents n’étaient pas là. Je garde surtout une sensation de folle liberté en repensant à ces instants et à Alice.

Et elle est maintenant sous mes yeux, se tenant droite, le regard fiché dans le mien, les images qui viennent de défiler dans ma tête sont probablement passées par la sienne aussi. « Grégoire ? ». Elle se souvient de moi ! J’ai l’impression d’avoir 18 ans à nouveau. « – Greg ! Non mais c’est incroyable ça ! Qu’est-ce que tu fais là ? Ne me dis pas que tu es le papa d’un copain de mon fils ?! – Eh bien, on dirait… Une copine en fait, une copine. Léa, c’est ma fille, la petite brune, frisée, tu vois ? ». J’ai l’impression que je bafouille un peu. J’essaye de paraître détendu, détaché, et quand je m’en rends compte je me sens ridicule. « – Léa ! Nooon ! C’est son « namoureuse » ! Il est trop mignon quand il me parle d’elle ! Mais c’est ha-lu-ci-nant ! Nos enfants sortent ensemble ! ». Elle détache les syllabes des mots sur lesquels elle veut mettre l’accent. Elle n’a pas perdu cette habitude. Cela avait déjà le don de m’énerver il y a vingt ans. Je lance un petit rire forcé : « Ahah, oui enfin ils ont huit ans, je ne sais pas si on peut parler de sortir ensemble à cet âge-là ! En tout cas, c’est fou de se retrouver ici, tu es de nouveau sur Lyon ? ». Elle me retrace rapidement les années passées. J’en étais resté aux études de droit à Bordeaux alors il y a pas mal d’infos à rattraper. Son barreau, ses débuts en région bordelaise, son histoire d’amour avec un lyonnais, comme elle exilé à Bordeaux, mais lui en tant que chercheur en biologie marine, leur mariage, leur premier enfant et leur retour à Lyon pour être plus proche de la famille, leur second enfant et les fêtes d’anniversaire. Tandis qu’elle me raconte tout ça, je réalise que sa voix n’a pas changé, son ton est toujours légèrement condescendant, comme avant. « Thomas est bri-llant tu sais ! Mais toi alors ? Raconte-moi tout ! ». Mon histoire est un poil plus chaotique que la sienne puisque j’ai aujourd’hui une famille recomposée, ce que je m’empresse de lui expliquer : mes études, mon premier enfant à 22 ans, un peu trop tôt, le couple trop jeune qui n’y résiste pas, la belle trouvaille avec la maman de mes deux filles, le bar que j’ai ouvert il y a cinq ans et qui tourne bien aujourd’hui… « Louis ! Je t’ai vu ! Tu sors de la cuisine et tu retournes avec Papa et les copains im-mé-dia-te-ment ! ». Elle ne m’écoutait plus depuis plusieurs secondes quand elle a crié. Ça aussi c’est une vieille habitude. On discutait et soudain j’avais perdu son attention au beau milieu d’une phrase, d’une histoire. « Excuse-moi ! Mais si je le laisse aller dans la cuisine, il va essayer de manger du gâteau. Il a des problèmes avec la nourriture, on doit faire attention. ». Thomas vient de réapparaitre, il avait filé s’occuper du groupe déchainé. « Il n’a pas de problèmes avec la nourriture, arrête un peu, c’est toi qui le contrôle à tout bout de champs ! Alors, vous vous connaissez ? ». Il m’a clairement posé la question à moi, me regardant franchement, mais c’est Alice qui répond brusquement. « Oui ! On était au même lycée ! ». Je n’en reviens pas… Elle ne rajoute rien, pas de complément à cette information certes exacte mais remplie d’omissions. Pris de court, je n’ose pas rajouter de précisions. Thomas ne semble pas percevoir ma gêne et préfère nous laisse discuter. « Tu ne veux pas lui dire qu’on est sortis ensemble ? », je me lance. « – Oh tu sais il est un peu jaloux, je ne veux pas l’embêter avec cette petite amourette », me répond-t-elle en riant. J’acquiesce, pour faire bonne figure, et mets fin à notre petite discussion. Je me retire poliment et lui souhaite bon courage pour cette après-midi qui s’annonce sportive.

Arrivé chez moi, je retrouve Claire qui lit sur le canapé. Je lui raconte cette rencontre difficile à qualifier et qui me laisse un goût amer. Elle m’écoute en souriant paisiblement. Ses cheveux blonds sont baignés de la lumière faiblarde du soleil hivernal. Elle est si belle. Elle ne dit pas grand-chose, mon histoire semble la divertir un temps mais je sens qu’elle préférerait retourner à son thriller. Je la prends dans mes bras et me tais. Elle reprend sa lecture. Son dos est contre mon torse, je sens ma respiration s’aligner sur la sienne, son cœur bat contre le mien. Manon, notre première fille, fait irruption dans le salon pour regarder un film. On se retrouve donc devant une comédie dramatique un peu ridicule mais parfaite pour ce moment. On accompagne le visionnage de thé et de chocolat chaud. Il est presque l’heure pour moi d’aller récupérer Léa, mais Martin, mon fils, sonne à la porte. Il mange et dort à la maison ce soir. Je prends le temps de prendre un café avec lui. La nuit tombe quand je prends le chemin de la maison d’Alice. L’humidité est tombée, le brouillard aussi, dur de ressortir dans le froid et la nuit.

Léa est toujours autant en forme quand je la retrouve. Elle est collée à son amie Chloé, dont la maman est arrivée en même temps que moi. Je ne m’éternise pas, bien qu’Alice me propose de rester un peu autour d’un petit apéritif. « Il faut qu’on se fasse une bouffe un de ces quatre, avec ta femme et les enfants, ce serais gé-nial ! ». Je la quitte poliment. Dans la voiture, je tâte le terrain : « Alors, cette danse avec Louis ? ». Mince, un silence… « – Eh ben alors ma puce, tu ne dis rien ? – Nan… Louis c’est un « goujot ». Il a dansé avec Justine. Et en plus il a cassé la piñata presque tout seul, il s’en fichait trop des invités. Il est nul, conclut-elle. – Hum, je vois… Un vrai « goujot » c’est clair. Laisse tombé, on l’invitera pas à ta fête d’anniversaire ma belle ! – Ah ça c’est clair ! ». Ce soir, on fait des hamburgers en famille, les enfants sont aux anges. Manon nous fait ensuite une répétition de sa pièce de théâtre qu’elle joue dans un mois, son grand frère lui donne la réplique. Nous nous couchons tôt, Claire n’éteint pas la lumière tout de suite. Elle lit parfois jusqu’au milieu de la nuit. Je m’endors vite, non sans avoir repensé un moment à ma madeleine de Proust de cet après-midi. Malgré ces beaux souvenirs, je ne crois pas que je retournerais faire un tour du côté de chez Swann. Sentir l’odeur de la madeleine m’a suffi.

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