Odette

Voici la première nouvelle que j’ai écrite pour être lue. J’ai gagné, grâce à elle, un petit concours d’écriture lorsque j’étais à la fac. Je me souviens avoir beaucoup travaillé la première partie puis, avoir « baclé » la fin, la veille ou quelques jours avant la date limite de dépôt des candidatures !

Je voulais vraiment que cette nouvelle soit le premier texte posté ici, il me tient particulièrement à cœur. Je le publie tel quel, avec ses fautes et sa ponctuation bancale, soyez indulgents…

Bonne lecture !

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Odette

 

A 70 ans, on peut dire que ma vie est réussie. J’ai fait des études brillantes, qui m’ont permis de bien gagner ma vie, j’ai eu une jeunesse palpitante, que j’ai vécu à 100%, j’ai aimé mon mari plus que tout, il m’a donné deux beaux enfants qui m’ont comblée et donné eux-mêmes de magnifiques petits enfants. J’ai une vie sociale active malgré mon âge, je fais partie de plusieurs associations et clubs, j’ai beaucoup d’amies avec qui je sors souvent, et je me sens encore assez jeune et dans le vent, ce que confirment tous mes proches.

Mais mon bonheur serait complet si Marcel était encore là… Marcel est mon mari. Il est mort il y a six ans déjà, six ans seulement. Il avait été le seul homme que j’avais connu et aimé. Décrire le vide et la déchirure toujours aussi présente serait vain. Aujourd’hui encore, il m’arrive de mettre deux couverts au lieu d’un quand je mets la table. Marcel était la joie de vivre incarnée, il riait tout le temps, la maison était si bruyante quand il était là ! Maintenant, le plus dur est de supporter le silence qui règne dans chaque pièce et que la télévision ou la radio ne couvrent pas, quel que soit le volume. Je suis restée longtemps anéantie après sa mort, prostrée dans le fauteuil où il avait l’habitude de s’asseoir. Je ne suis pas sortie pendant plusieurs semaines, ne m’alimentant que très peu. Ce sont mes enfants qui m’ont sauvée : ils m’ont beaucoup aidée, me forçant à constater que rester enfermée ne le ferait pas revenir. En fait, c’est la brutalité de sa disparition qui m’a frappée. Il était en bonne santé mais c’est un accident de voiture qui l’a emporté. J’ai peu à peu compris que Marcel n’aimerait pas me voir dans cet état, et je me suis alors prise en main.

Je n’aurais jamais songé à l’idée de remplacer Marcel s’il n’y avait pas eu cette discussion avec ma petite fille de 18 ans, Louison. Nous sommes toutes les deux très proches, elle me confie beaucoup de choses dont elle ne parlerait même pas à sa mère, et de mon côté, je fais de mon mieux pour la conseiller sur le meilleur chemin à prendre dans la vie. Mais ce jour-là c’est d’elle que venait le conseil. Au beau milieu de notre repas au fast-food du coin, elle m’a lancé un « et sinon, tu as quelqu’un toi en ce moment ? ». Je n’ai pas tout de suite compris où elle voulait en venir, elle a dû le répéter plusieurs fois et a fini par m’expliquer qu’elle voulait simplement savoir si je flirtais avec un homme. Me voyant abasourdie par cette éventualité, Louison m’a fait part de l’inquiétude de mes enfants de me voir toujours seule après 6 ans de deuil. J’étais un peu sonnée… Comment pouvaient-ils penser que je me remettrais en couple ? Et aussi vite ? Je fis part de mon étonnement à Louison qui s’empressa de me faire un exposé complet sur les relations des seniors, leur liberté, le fait de bien vivre dans son époque, et même sur la sexualité chez les plus de 60 ans (qui n’est plus tabou selon elle) ! Je n’étais même pas dérangée par l’éventualité d’avoir de nouveau un homme dans ma vie, je n’y avais seulement jamais pensé ; ce que j’expliquais à ma petite fille…

Je quittais finalement Louison avec beaucoup de questions dans la tête. Pouvais-je encore plaire ? Etais-je prête à plaire de nouveau ? Etais-je prête à aimer de nouveau ? Ces questions m’ont hantée de longues heures, et se sont finalement dissipées quand je me suis rendue sur la tombe de Marcel. Ce rituel – je m’y rendais maintenant chaque semaine – me permettait souvent de trouver l’apaisement, de voir plus clair dans mes pensées.  Ce jour-là, mon rendez-vous avec Marcel me mena aux conclusions suivantes : je devrais profiter de la vie comme je le faisais jusqu’à présent, mais désormais en pensant à l’idée de séduire et surtout d’être séduite.

 

Quelques mois après cette conversation pour le moins bouleversante, je m’inscrivis à un cours d’arts scéniques destinés aux retraités. Le groupe dont je faisais partie se souda rapidement et, très vite, nous nous réunissions en dehors des cours pour partager de nombreux moments ensemble. Dans ce petit groupe d’une demi-douzaine de personne, il y avait entre autres Cyprien. Ce monsieur de 74 ans, encore en pleine forme, était celui avec lequel je partageais le plus de choses parmi mes collègues. Nos goûts musicaux notamment étaient sensiblement les mêmes : entre Chopin et Coldplay nos cœurs balançaient ensemble ! Petit à petit, au fil de nos échanges, nous avons fini par nous voir sans le reste du groupe, tous les deux, d’abord de temps en temps puis de plus en plus souvent… J’avoue qu’au début je ne pensais pas à mes projets de séduction, Cyprien représentait avant tout un ami pour moi. Mais, encore une foi, au cours de mes discussions avec Louison, l’évidence m’est apparue – avec l’aide de cette petite chipie ! – : Cyprien me plaisait vraiment beaucoup. Il faut dire qu’il avait la classe d’un grand homme, le charme d’un acteur hollywoodien, la beauté d’un dieu grec (mature mais un dieu grec quand même), et de la malice comme personne d’autre. Avec ça, il était drôle, mais drôle ! Jamais un homme ne m’avait fait tant rire ! La plaisanterie n’était pas du tout le fort de Marcel. Le courant passait très bien entre nous, et je sentais qu’il n’était pas non plus insensible à mes charmes … Je me sentais peu à peu tomber dans les plaisirs de l’amour.

Or, à nos âges, le temps est compté. C’est avec cette évidence en tête, et en y ayant mûrement réfléchi, que j’ai décidé, au bout de plusieurs mois de franche amitié, de briser la glace. Je donnais rendez-vous à Cyprien dans un restaurant un poil plus chic que ceux où nous avions nos habitudes. Armée d’un enthousiasme de fer, je me suis parée ce jour-là de mes plus beaux habits, portant mes bijoux les plus brillants et me maquillant avec soin.J’avais bel et bien décidé d’avouer à Cyprien qu’une relation un peu plus qu’amicale me tentais énormément. Mais, malheureusement, bien vite envolée ma volonté ! Je me suis débinée au premier regard… Comme une adolescente n’osant pas avouer ses sentiments de peur de perdre celui qu’elle aime ! Pourtant, au bout de ma troisième serviette déchiquetée, au moment du dessert, Cyprien s’engagea sur un terrain qu’il n’avait exploré auparavant… « Vous êtes encore plus charmante que d’habitude, Odette ! – Merci Cyprien, vous me flattez ! – Non vraiment, reprit-il, je tiens à ce que vous sachiez que je vous trouve ravissante… D’ailleurs, si vous n’étiez pas si récemment veuve, qui sait ce qui me retiendrait de vous inviter à un véritable rendez-vous galant… » Quel retournement de situation ! Cyprien avait finalement fait le premier pas de lui-même ! Je lui expliquais alors, le rouge aux joues, que mon deuil était bel et bien fini, que j’étais prête à refaire ma vie et que j’étais ouverte aux propositions d’hommes sérieux. C’est ainsi que Cyprien m’invitât à notre premier rendez-vous « en amoureux ». Après nous être mis d’accord sur un jour pour se revoir, nous nous quittâmes sans oser être plus tendres qu’à l’habitude : pas de baiser volé ! Combien je regrette à présent mon manque d’audace !

 

C’est donc toute excitée, encore une fois telle une enfant, que je me préparais à ce dîner aux chandelles. Je fis l’achat d’une robe spécialement pour l’occasion, selon les conseils de ma chère petite Louison, toute aussi excitée que moi. Le grand soir, parée comme une princesse, je décidai de trouver un chocolatier en ville. Mais ce détour de dernière minute me mis en retard. Je suis donc arrivée avec un retard d’un petit quart d’heure. Rien d’impardonnable. Mais je sentais que cet imprévu ne présageait rien de bon pour la soirée… En arrivant au lieu de rendez-vous c’est donc avec inquiétude que j’appris l’absence de Cyprien : ce n’était vraiment pas son genre, il aimait même plutôt être en avance ! Je m’installai à notre table et me mis à l’attendre. Au bout d’une dizaine de minutes, mon inquiétude montant, j’ai commencé à vérifier si je ne m’étais pas trompée dans la date ou le lieu. Mais non, bien sûr. Cela faisait maintenant plus d’une demi-heure de retard quand mon téléphone sonna. Ce coup de fil est l’un des pires qu’il m’ait été donné. On m’annonçait qu’un homme dénommé Cyprien Delabre avait fait une crise cardiaque en montant dans un taxi. Il avait repris connaissance le temps de demander à ce qu’on me prévienne. Mon cœur manqua de s’arrêter quand je compris enfin la situation. Je revivais comme dans cauchemar un la même situation qu’après le décès de mon mari : la panique, l’incertitude, l’incompréhension, le refus d’accepter… Je me suis donc précipitée aux urgences, pour rejoindre Cyprien. Malheureusement, à mon arrivée, impossible d’obtenir de ses nouvelles. Je ne faisais pas partie de sa famille, je n’étais rien pour lui aux yeux de l’administration de l’hôpital ! J’attendis un nombre incalculable de minutes, le temps me paraissait s’étendre infiniment… C’est au beau milieu de la nuit que ses enfants sont arrivés. Je me suis présentée à eux comme une grande amie de leur père, mais ils m’ont dit me connaître. Cyprien leur avait parlé de moi ! Paniquée, je m’empressais de leur demander des renseignements sur son état… C’est donc après des heures interminables à me ronger les sangs que j’appris de la bouche du fils de Cyprien que son père était décédé au milieu de la nuit. Quel choc ! J’étais en rage et bouleversée : j’aurais dû être là pour lui tenir la main, comme j’aurais dû être aux côtés de mon mari pendant son accident ! Je venais de perdre mon deuxième amour, notre histoire n’avait même pas commencé.

Ce fut tout aussi difficile de me remettre de cette perte que de celle de Marcel… Je me suis beaucoup rapprochée des enfants de Cyprien, qui avaient perdu leur mère depuis de longues années et qui auraient aimé voir leur père moins seul. Tout comme mes enfants voulaient me voir heureuse et amoureuse… J’ai d’ailleurs eu leur soutien après leur avoir tout raconté. Auparavant, j’avais gardé très secrète cette liaison naissante, seule Louison savait. Aujourd’hui, je suis toujours seule. Cela me convient, et puis j’ai tellement peur de perdre celui dont je m’éprendrais. Je ne me sens pas particulièrement seule, mais parfois, je repense à tout ce que j’avais retrouvé en flirtant avec Cyprien ; la boule au ventre, les picotements et la chaleur au creux des reins, ces sensations qui n’appartiennent qu’aux premiers instants d’amour et que je n’avais alors connues qu’une fois.

Cyprien m’avait redonné mes vingt ans, il me les a trop vite enlevés.

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Alors, qu’en avez-vous pensé ? J’attends vos commentaires avec impatience.

 

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