Perdu

Louis en a marre. Cela ne fait que quelques minutes que sa maman est dans la cabine d’essayage, mais pour son esprit d’enfant de sept ans, cela fait des heures. D’habitude, elle emmène un livre, ou au moins un jeu pour passer le temps. Mais aujourd’hui elle a oublié et Louis attend depuis trop longtemps. Il faut dire qu’ils ont passé toute la première partie de l’après-midi à faire les magasins pour enfants, maintenant c’est au tour de sa maman et il trouve le temps long. Troisième magasin dans lequel elle essaye des choses. « Mademoiselle, excusez-moi mais je cherche ce modèle en 42, vous l’auriez ? ». La dame a sorti sa tête de derrière le rideau de la cabine, elle est en nage, toute rouge et elle lance un regard désespéré à la vendeuse qui s’occupe des cabines. Celle-ci à l’air à bout. Ca fait cinq minutes qu’elle essaie de plier le même pantalon, ça à l’air compliqué. « Euh oui madame on doit l’avoir mais vous allez devoir ressortir de la cabine et aller le chercher, je ne peux malheureusement pas quitter les cabines, je m’excuse. – Mais je l’ai trouvé juste là, à droite en sortant des cabines justement… Oh s’il-vous-plait, regardez le monde, je ne veux pas refaire la queue… ». Si la vendeuse va chercher l’habit que veut la dame, elle n’aura plus le petit garçon à l’œil. Quel toupet ces clientes qui lui demandent de veiller sur leur progéniture, comme si elle était baby-sitter. Bon, celui-ci est sage au moins, il ne braille pas comme certains. Et puis il faut dire qu’il n’y a pas de place pour un enfant dans les cabines minuscules. Elle doit se décider. Allez, ça lui fera une pause, ce maudit pantalon lui résiste depuis trop longtemps, et il fait chaud comme dans un four ici. « Bon je vais voir ce que je peux faire madame, je ne vous promets rien, donnez-moi le haut. », et elle est partie.

Il n’en faut pas plus à Louis : sans un mot, il se faufile hors des cabines, se camouflant derrière une femme qui sort elle aussi, les bars chargés de sacs. Ah ça y est ! On respire mieux de ce côté-ci ! Il se dirige sans réfléchir vers le rayon enfant. Mais une fois arrivé devant les jeans 3/4 ans et les baskets taille 32, il se demande ce qu’il fait là. Sa maman et lui ont déjà assez traîné dans ce genre de rayons pour aujourd’hui. Par contre, un endroit où ils ne sont pas allés, malgré les multiples demandes de Louis, c’est au magasin de jouets. Pourtant ils sont passés devant à deux reprises, mais maman n’a rien voulu entendre. Il est décidé à s’y rendre, il sera revenu devant la cabine avant même que maman en soit sortie s’il fait vite. Il quitte le magasin. Le vigile ne fait pas attention à lui, perdu dans la foule du premier jour des soldes. Le voilà dans les allées du centre commercial. Il faut retrouver le chemin vers les jouets rapidement. Louis sait que le magasin se trouve tout près de l’entrée principale mais il n’est pas certain d’où elle se trouve. Beaucoup de monde se dirige sur la droite, il suit donc le mouvement principal. Il passe devant le magasin avec des objets de décoration, celui où ils vendent des bijoux, la boutique de chaussures. Zut, il arrive au vendeur de coques de téléphones qui se situe normalement à l’opposé du magasin de jouets. Louis repart dans l’autre sens. Impossible de retomber sur l’endroit où sa maman essayait des vêtements. Les jouets, eux aussi, sont introuvables, mais revoilà les coques de téléphones. Le petit garçon est perdu.

Louis se met à marcher plus vite, en lançant un regard inquiet autour de lui. Il espère croiser le regard de sa maman. Même s’il a craint de se faire gronder, il commence à avoir peur tout seul. Il se retrouve devant l’entrée de l’hypermarché où on fait les courses pour manger. Il y entre en se rappelant que sa mère voulait y passer avant de rentrer à la maison. Peut-être la trouvera-t-il ici. Sur sa gauche, le rayon livres apparait. Pourquoi ne pas l’attendre ici ? Il a vue sur l’entrée et pourra guetter son arrivée en lisant une histoire. Louis s’assoit par terre, les jambes en tailleur, et commence la lecture d’un très joli album pour enfants rempli de belles illustrations. Lui qui aime beaucoup les livres, il a cette fois du mal à s’intéresser. Quelques questions trottent dans sa tête : et si maman oubliait qu’elle doit faire une course ici ? Si elle rentrait sans lui à la maison ? Est-ce qu’il devra dormir ici ? Comment fera-t-il pour aller aux toilettes ? Est-ce que la police viendra le chercher ? Car maman va forcément les appeler si il n’est pas rentré à l’heure de se coucher. Louis commence à se sentir triste lorsqu’un grand monsieur en costume et avec un badge rouge sur le bras s’approche de lui. « Mon grand, tu ne peux pas rester ici. Il y a un espace de lecture là-bas. Rester assis par terre dans l’allée comme ça, c’est interdit. Tu veux bien aller lire de l’autre côté ? », lui demande l’homme, avec une grosse voix, en indiquant des banquettes et des chaises dans un rayon tout près de celui-ci. « Euh, oui d’accord, je m’en vais… ». Sans prendre le livre avec lui et tout apeuré, Louis s’empresse de quitter le rayon livres.

Après toutes les questions qu’il s’est posé, il faut qu’il retrouve sa maman. Il sort donc de l’hypermarché pour retourner dans le centre commercial bondé. Les gens autour de lui sont effrayants maintenant. Tantôt cette dame qui a de gros yeux, tantôt ce garçon et son sourire bizarre, ou encore ce monsieur avec ce ventre énorme… Certaines personnes le bousculent sans ménagement. Louis hère dans les allées pendant de longues minutes, qui lui paraissent des heures, comme devant la cabine tout à l’heure. Le portique d’une boutique se met à hurler alors que le petit garçon est à sa hauteur. Effrayé, Louis s’enfuit en courant. Il pleure désormais. Epuisé par ses émotions, il finit par s’asseoir contre un mur, le long d’une allée. Il se recroqueville sur lui-même et se met à sangloter. Il a peur, sommeil, il veut sa maman, il a faim et envie de faire pipi… C’est alors qu’un homme, sans qu’il le voie, le remarque et s’approche doucement de lui. Arrivé près de lui, le monsieur s’accroupit à sa hauteur et lui pose la main sur la tête. Louis sursaute. « Oulah mon grand, je ne voulais pas te faire peur ! Qu’est-ce que tu fais là tout seul ? Où sont ton papa et ta maman ? ». Il a une voix douce et rassurante, il semble un peu âgé, le petit garçon cesse doucement ses pleurs. « J’ai perdu ma maman. Elle, elle, elle essayait des habits et je suis parti et je la trouve plus et je sais plus où est le magasin et j’ai peur… » explique Louis tant bien que mal. Il est encore apeuré mais le vieil homme qui lui parle semble être gentil, ce qui le met en confiance. « Eh bien mon petit, c’est triste tout ça. Mais on va trouver ta maman, ne t’inquiète pas. » L’homme se relève et met Louis debout en le soulevant sous les bras. Il sort un mouchoir en tissu d’une de ses poches et lui essuie les yeux puis lui mouche le nez. « Tu vois, ça va déjà mieux là ! Tu veux un petit bonbon ? », lui demande-t-il en mettant la main dans sa seconde poche. Louis hoche la tête avec un air de petit garçon triste. Le monsieur, toujours si gentil, sort alors une petite poignée de sucreries de son pantalon et lui tend. Il en engloutit un, ce qui sèche ses larmes instantanément. L’homme jette un regard rapide autour d’eux. Il semble vérifier quelque chose. « Bon, allez, on y va. », dit-il soudain à Louis, en l’attrapant par le poignet assez fermement. Le petit garçon ne réfléchis pas, fatigué et absorbé par sa dégustation sucrée. Mais l’homme marche vite et Louis perd un bonbon en heurtant un passant. « Eh, attend, mon bonbon est tombé ! – C’est pas grave, on y va, allez, on doit se dépêcher. – Mais on peut récupérer mon bonbon… – Non, ta maman doit te chercher partout ! ».

A ce moment, le vieil homme ouvre subitement une porte, légèrement en retrait, à l’abri des regards, et Louis se retrouve happé dans un couloir sombre. Juste avant que la porte ne claque derrière eux, Louis entend au loin, une voix feutrée : « La maman du petit Louis attend son garçon à l’accueil du magasin, merci de… », puis plus rien. Une odeur de métal se fait sentir. Des bruits étranges et lointains résonnent. La lumière n’est composée que de néons blafards et de quelques indications « Sortie de secours » devant des battants qu’ils croisent à intervalles réguliers. Louis commence à avoir un peu peur à nouveau. Il se souvient vaguement d’une phrase de sa maman : « On ne parle pas aux inconnus. Et surtout, on ne suit jamais un inconnu quelque part. S’il te demande de le suivre, dit non et s’il insiste, crie fort. ». Louis n’a rien fait de tout ça, il a suivi un inconnu qui est peut-être malintentionné. Il se rappelle de films où des méchants kidnappent des gens, parfois des enfants, et les tuent. Le petit garçon ose quand même demander : « On va où ? ». Le vieil homme ne répond pas. « Hein dis, on va où ? On va trouver ma maman ici ? – Chut ! Je me concentre pour trouver la bonne sortie, tais-toi ! – Mais j’ai peur ! ». Louis vient d’hurler, en tirant un coup sec pour dégager son poignet de l’emprise toujours aussi forte. En vain, l’homme a resserré sa main, faisant maintenant mal à l’enfant. « Eh ! Qu’est-ce que tu fais ? On va la trouver ta mère ok, mais pour le moment je cherche le bon chemin, laisse-moi réfléchir ! ». Il a crié lui aussi. Pourquoi il n’y a personne ici se demande Louis. Où sont-ils ? Jamais il n’a emprunté ces couloirs avec ses parents en venant au centre commercial. Il se remet à pleurer. Du haut de ses sept ans, il est sûr que ce monsieur va lui faire du mal, peut-être le tuer. Il sait que sa maman sera très énervée car il est parti sans rien lui dire. Il se fera gronder. La plus grosse punition de sa vie surement. Enfin, s’il revoit sa maman un jour. Louis a mal au ventre, terrassé par la peur. Il tire sur la main du vieil homme, en espérant se libérer de cet étau mais n’y arrive pas. Un escalier apparaît devant eux. « Ah, ça doit être là. Tiens-toi tranquille, on arrive ! ». Louis imagine déjà une voiture, l’homme va le mettre dans son coffre il en est sûr. En haut des marches, un autre couloir sur la droite, et devant eux une porte comme ils en ont déjà passé des dizaines. L’homme la pousse.

Louis est ébloui par la lumière. Ses yeux d’enfants s’étaient déjà habitués à la lumière tamisée des corridors de service. Ils sont à nouveau au milieu du centre commercial. Devant eux, un guichet avec quelques personnes qui patientent. Le petit garçon, malgré la peur toujours forte, se concentre pour lire le mot « Accueil » écrit en gros juste au-dessus. « Allez, arrête de trainer des pieds, elle doit t’attendre ici ! ». Louis pleure toujours. L’homme le tire vers le guichet, puis sur la gauche, ils passent une dernière porte portant l’écriteau « Privé ». Ils se retrouvent alors dans une petite salle, avec quelques personnes assises autour d’une table. « Maman ! ». Louis a reconnu sa mère, le visage pourtant caché entre ses mains, accoudée à la table. Il se libère enfin de la main du vieil homme et se précipite sur elle. Celle-ci relève la tête, dévoilant un visage en pleurs. « Louis ! ». Il lui saute dans les bras et elle l’étreint de toutes ses forces. « Mais où étais tu ? Je t’ai cherché dans tout le magasin, tout le centre commercial ! Pourquoi tu es parti ? Il faut jamais partir comme ça sans rien me dire, c’est dangereux mon ange ! ». Elle ne semble pas énervée, Louis est rassuré. « Ah Michel, merci de l’avoir ramené, ils scrutent les caméras depuis dix minutes au QG et on avait toujours rien. – C’est normal m’sieur Bardin, il était tout perdu, en boule dans un coin au bout de l’aile ouest. ». Le vieux monsieur ne fait plus si peur que ça maintenant. Il vient de s’adresser à un homme en costume noir, avec le même brassard que le vigile qui avait demandé à Louis de ne pas rester assis par terre. « Merci, merci, monsieur, je ne sais pas comment vous remercier, j’avais si peur qu’il lui soit arrivé quelque chose ! Merci vraiment ! », s’écrie la maman de Louis. « Oh c’est rien ma p’tite dame, ça m’arrive toutes les semaines vous savez. Il va bien regardez, il lui est rien arrivé à votre garçon ! ». Le monsieur en costume s’adresse alors à Louis : « Alors mon grand, faut plus se sauver comme ça sans rien dire hein ! ». C’est sûr, il ne recommencera pas de sitôt.

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