Une Campagnarde

Vous l’aurez compris, le quotidien, les gens, la vie de tous les jours… sont ce qui me donnent envie d’écrire. Malheureusement, je ne trouve que peu de temps à consacrer à mes textes en ce moment, un événement à venir occupe beaucoup mes journées et me fatigue également pas mal… Je ne vous présente donc qu’un texte court aujourd’hui encore. Mais il va vous plaire, j’en suis sûre (ou presque) !

Bonne lecture, à très vite !

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Une Campagnarde

«  Bonjour Madame Lerond ! – Bonjour Mademoiselle ! ». Elle tire minutieusement son cabas à roulettes contre la caisse, juste devant elle, et commence déjà à chercher son porte-monnaie dans son sac. Elle est très bien apprêtée, comme chaque matin, coiffure parfaite, maquillage discret et bijoux coquets. « Une Campagnarde, comme d’habitude, s’il vous plait Madame. – Une Campagnarde ! ». La vendeuse choisi avec soin la plus belle baguette, ni trop dorée, ni trop blanche. « On met un demi viennois également Madame ? – Non merci non, pas aujourd’hui, il m’en reste encore un peu d’hier. – Très bien, alors 1€10 s’il vous plait ! – Oh je vais prendre également un petit pain au chocolat, pour mon petit kiné tenez. – Alors un pain au chocolat pour le kiné ! », répète la jeune femme sur un ton trop enjoué, comme sur une scène de théâtre. « Voilà donc deux euros cinq s’il vous plaît ! ». La vieille dame sort ses pièces, une à une. « Je vous cherche la monnaie, j’en profite il n’y a personne derrière moi… ». La petite vendeuse acquiesce en sachant bien que la vitesse d’exécution serait inchangée même avec la boutique remplie… « Et voilà deux euros et dix centimes ! ». Les pièces passent d’une main à l’autre, rangées dans la caisse, les centimes de monnaie sont rendus et jetés dans le porte-monnaie. « Passez un belle journée Madame, je vous remercie ! – Oui vous aussi, une belle journée ensoleillée, il fait bon prendre l’air cet après-midi ! ».

Les derniers saluts polis sont échangés et la vieille dame sort de la boutique. La vendeuse reste à son poste et servira encore des dizaines de clients, mais elle garde une pensée pour la vieille dame et s’imagine la suite de sa journée…

La rue est fraîche mais baignée de soleil. Avant de rentrer chez elle, elle passera, comme chaque jour, chez le marchand de journaux. Puis elle montera les marches du perron de son immeuble, tirant le cabas juste un peu plus lourd qu’à son départ. Elle prendra l’ascenseur pour se retrouver à son étage et son bel appartement haussmannien. Là, elle retrouve son mari malade, assis au fond de son fauteuil, habillé par l’aide-soignante ce matin, comme une poupée, il n’a pas bougé d’un poil. Elle lui parle, même s’il ne répond que rarement et souvent par une phrase qui n’a rien à voir avec le sujet de la « conversation« . L’amour n’est plus vraiment présent entre eux, il est remplacé par la tendresse douce et sirupeuse de la vieillesse. Le soir, lorsqu’elle l’embrasse au moment du couché, le soupir d’aise qui sort de sa poitrine est chargé de bons sentiments et elle sait alors qu’il garde au fond de lui les émotions du passé.

Mais pour l’heure, il faut aérer le salon et faire entrer ce beau soleil avant que n’arrive le kiné. Cette tâche lui prend plusieurs minutes : la fenêtre est haute, il lui faut aller chercher son petit tabouret, grimper périlleusement dessus, défaire un loquet mal graissé et finalement redescendre de ce perchoir. La cuisine maintenant. Mettre les poireaux à cuire. Dring ! Le kiné ! La séance durera une petite heure : massages, travail des articulations… Le soignant touche méticuleusement le vieil homme, sous les yeux toujours attentifs de sa femme qui en profite pour discuter. Elle gagne encore quelques minutes de bavardages en offrant un café et le petit pain au chocolat.Il est temps pour le kiné de repartir, et pour les poireaux d’être mangés. La vieille dame a un peu faim mais elle prend d’abord le temps de donner le repas à son mari infirme. Celui-ci mâche lentement, il semble toujours déguster ce qu’elle a préparé et cela lui fait chaud au cœur.

Commence ensuite la longue après-midi. Une sieste est la bienvenue mais elle ne remplira pas tout le temps qui les sépare du soir et de la prochaine visite… Il faut alors lire un livre, regarder un peu la télévision ou faire un peu de peinture. Mais les poignets de Madame Lerond la font souffrir depuis quelques semaines et peindre est difficile… Quelque fois, quand la forme est au rendez-vous, elle sort son mari dans le parc au pied de l’immeuble. Le visage du vieux monsieur se tourne alors vers le soleil, ses yeux se ferment, et sa peau qui a tant vécu paraît se rajeunir aux doux rayons. Sa femme prend plaisir à ce spectacle serein. Mais aujourd’hui la fatigue l’emporte, ce sera un jeu de cartes pour passer le temps.

Le repas du soir, composé des restes du midi, est avalé tôt. Puis c’est l’infirmière qui passe pour monsieur. Elle est bien gentille cette jeune infirmière, elle accepte même de coucher le vieil homme et de refermer la fenêtre récalcitrante, des tâches bien lourdes pour Madame Lerond. La jeune femme prend congé, non sans s’inquiéter de la santé de la vieille dame. « Tout va bien, merci mademoiselle ! », lui répond-t-elle, comme chaque soir, inlassablement. C’est l’heure de la toilette, défaire les beaux bijoux, retirer le léger maquillage, brosser les cheveux blancs, passer une douce crème sur cette peau si rêche… Puis au lit, paisiblement. La nuit, la vieille dame rêve beaucoup du temps d’avant, de son mari qui lui parle pour de vrai et de ses petits enfants qui passeraient la voir plus souvent.

A cette heure, la boulangère ne pense plus à elle depuis longtemps. Pourtant, demain, voyant passer les heures, elle s’inquiétera de ne pas voir Madame Lerond venir acheter son pain… Mais chaque journée se ressemble et demain matin Madame Lerond achètera à nouveau une Campagnarde – et qui sait, un demi viennois ? Elle a seulement été retardée par une affaire de boîte aux lettres qui coince. Mais, un peu avant midi, la voilà qui rentre dans la boutique : « Bonjour Mademoiselle, une Campagnarde s’il-vous-plait ! ».

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Vous avez pensé à appeler votre mamie/papi dernièrement ? 😉

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